Textes sonores exposition "Invisibles Inconscients"

Charles Matton – “Le jeu du miroir”

«Viens jouer au miroir avec moi!

– tu sais, je sais exactement pourquoi tu fais ça, tu t’imagines que la chambre que tu vois dans le miroir
est vraiment vraie, et comme tout est à l’envers, tu ne la reconnais pas.
– C’est vrai, je ne la reconnais pas
– Tu ne pourras jamais entrer
– pourquoi j’aime ça?
– parce que tu vois la chambre comme si tu n’étais pas là, elle est dehors ton temps à toi, ton espace à toi, tu comprends?
– Oui mais pourquoi j’aime ça?
– Ça te donne l’illusion que dans ce monde où il n’y a pas de temps, rien ne peut mourir.
Vrai ou faux miroir?
Ainsi, nous assistions à notre absence…c’est comme un moment du passé qui serait vécu au présent, rien ne peut menacer le passé…»
Le jeu du miroir, dans le film de Charles Matton 1994; la lumière des étoiles mortes.

Extrait du documentaire « Charles Matton, visiblement « réalisé par Sylvie Matton.
Exposition « Invisibles Inconscients » de Sigrid Daune
Création sonore : Thibault Peckre

Franck Pelé – Extrait de son livre “Empreintes” – dans la malle aux trésors – de l’exposition “Invisibles Inconscients”

 » C’est comme si la vie continuait mais avec toi dans un coin de chaque scène, de chaque pensée, du moindre moment de vie. Comme si je vivais les choses sous ton regard, un regard qui n’existera plus dans aucun avenir mais qui est plus présent que jamais.

Le cœur est si plein et reconnaissant qu’il interdit l’habitude de l’absence, la folie du vide, la possibilité d’esquisser l’oubli.

Tu es dans toutes mes émotions, mes questions, mes secondes suspendues, mes réflexions que je partageais avec toi de vive voix et que je t’offre maintenant directement, d’un esprit à l’autre.

Tu es la vie avec un début et une fin, une œuvre, un chemin, la trace d’une multitude de battements jusqu’au dernier, parti dans cet ultime souffle comme la conclusion de ce qui a été et le début de ce qu’on ne connaît pas.

Je suis témoin d’une alchimie par delà les nuages, aucune distance dans ce monde ou dans un autre ne résiste à la vérité d’une évidence. »

Franck Pelé

Wim Wenders “Nous sommes des messagers”

Les yeux sont la lumière du corps.
Donc, si tes yeux sont limpides tout ton corps sera empli de lumière.
Mais si tes yeux reflètent le mal, tout ton corps sera empli de ténèbres.
 » Matthieu, VI, 22″
Vous…Vous qu’on aime…
Vous ne nous voyez pas.
Vous ne vous entendez pas.
Vous nous imaginez si loin
Pourtant on est si proches
Nous sommes des messagers…
Qui approchons ceux qui sont loin
Nous sommes des messagers
Qui apportons la lumière à ceux dans les ténèbres
Nous sommes des messagers
Qui apportons le verbe à ceux qui questionnent
Nous ne sommes ni la lumière, ni le message
Nous sommes des messagers
Nous…
Ne sommes rien.
Vous êtes, pour nous… Tout…

Hermann Hesse “Le jeu des perles de verre”

« Prépare toi à des luttes, Joseph Valet, je vois bien qu’elles ont déjà commencé. ».
Le monde basculait.
Deux guerres mondiales..
désordonnances sacrificielles, rituelles du monde.
Perte ? Oubli ? La roue tourne ; faut il pour autant que le monde bascule sans cesse?
La roue tourne et avance, faut il pour autant sans cesse recommencer ?
« En tout commencement un charme a sa demeure,
C’est lui qui nous protège et qui nous aide à vivre ».
« Chacun d’entre nous n’est qu’un homme, un essai, un en-chemin ».
La roue tourne, la route avance, et chacun de nos pas est un commencement.
Nous sommes perfectibles, plus qu’une qualité un devoir. le seul que nous nous devons.
Marche par marche, strate par strate, sphère après sphère, quel que soient les termes utilisés nous n’avons pas pour but notre fin mais notre commencement afin d’atteindre ce que certains appelleront lumière, d’autre vérité, mais que nous comprendrons tous : plénitude.

Hermann Hesse

Emily Dickinson “Une gorgée de vie”

J’ai pris une Gorgée de Vie –
Je vais vous dire ce que j’ai payé –
Très exactement une existence –
Le prix du marché, ont-ils dit.
Ils m’ont pesée, grain par grain de poussière –
Ont pris la mesure de chaque Particule,
Puis m’ont remis la valeur de mon Être –
Une Goutte de Paradis, une seule !
Si je n’avais pas vu le Soleil
J’aurais supporté l’ombre
Mais la Lumière rendit plus Désert encore
Ce Désert qui était le Mien –
Si ma Barque fait naufrage
C’est pour une autre Mer –
La Première Marche de la Mortalité
Est l’Immortalité –
Je préfère me souvenir d’un Coucher
Plutôt que de posséder un lever de Soleil
Même si le premier est un bel oubli
Et que le second est vrai
Parce que dans partir il y a du Théâtral
Qu’on ne trouve pas dans rester –
Mourir divinement une fois par crépuscule –
Est plus aisé que décliner –

Emily Dickinson, Poésies complètes (traduction par Françoise Delphy, Flammarion

Andreï Tarkovski “Le temps scellé”

Le Temps scellé de Andreï Tarkovski

L’art ne se conçoit pas rationnellement, ne donne pas une logique de comportement, mais exprime une croyance, un postulat. La seule façon d’accepter une image artistique est d’y croire. S’il est possible en science de prouver logiquement à ses contradicteurs que l’on a raison, en art cela est exclu. Si l’image a laissé le spectateur indifférent ou froid devant la vérité du monde qu’elle exprime, ou si, pire il s’est ennuyé, son jugement est alors sans appel. p 41 (édition 1989)

Deleuze – Abécédaire « Créer c’est résister »

R comme résistance

Créer c’est résister

«- Ils résistent d’abord aux entraînements et au vœux de l’opinion courante, c’est à dire à tout ce domaine d’interrogations imbéciles et heu… ils exigent leur , ils ont vraiment la force d’exiger leur rythme à eux, on leur fera pas lâcher n’importe quoi dans des conditions prématurées.
Tout ça c’est heu … tout comme on bousculera pas un artiste. Personne n’a droit de bousculer un artiste…
Je crois qu’à la base de l’art, il y a cette idée que, ou ce sentiment très vif, d’une certaine honte d’être un homme qui fait que, l’art ça consiste à libérer la vie que l’homme a emprisonnée.
Il n’y a pas d’art qui ne soit libération d’une puissance de vie. Y’a pas d’art de la mort, d’abord.

– Mais parfois l’art ça ne suffit pas Primo levi il a fini par se suicider.
– Il s’est suicidé personnellement, ça oui, mais oui, il ne pouvait pas tenir le coup, il a suicidé sa vie personnelle, oui. Ouais… il y a quatre pages ou 12 pages ou 100 pages de Primo Levi qui resteront,
qui resteront des résistances éternelles.
… Si on éprouve pas cette honte, y’a pas de raison de faire de l’art, oui, je peux pas dire autre chose. »

Gilles Deleuze abécédaire, avec Claire Parnet.

Win Wenders « si loin si proche »

Les yeux sont la lumière du corps.
Donc, si tes yeux sont limpides tout ton corps sera empli de lumière.
Mais si tes yeux reflètent le mal, tout ton corps sera empli de ténèbres.
(…)
Vous…Vous qu’on aime…
Vous ne nous voyez pas.
Vous ne vous entendez pas.
Vous nous imaginez si loin
Pourtant on est si proches
Nous sommes des messagers…
Qui approchons ceux qui sont loin
Nous sommes des messagers
Qui apportons la lumière à ceux dans les ténèbres
Nous sommes des messagers
Qui apportons le verbe à ceux qui questionnent
Nous ne sommes ni la lumière, ni le message
Nous sommes des messagers
Nous…
Ne sommes rien.
Vous êtes, pour nous… Tout…

Magritte, “Le jour et la nuit”

Vous vous imaginez quel type de rêve pouvait avoir un tel homme?
J’aime cette photo, parce qu’il est comme mort, mais en réalité, il est en train de rêver.
Quand quelqu’un meurt jeune, comme Mozart, par exemple, on se demande toujours quelle œuvre il aurait pu encore créer et qu’est ce que nous perdons quand un artiste meurt jeune.
Il est toujours impossible de percer le mystère d’un homme, mais de cet homme en particulier.
La seule tentative que j’entrevois possible c’est d’accepter le chapeau melon qu’il me tend pour devenir cet homme  » apparemment » ordinaire et accéder ainsi à sa nature subversive cachée…
Un homme arrivé au cœur de lui-même à force d’intuition profonde, et de révolution bien à lui, peignant sans relâche sa nuit intérieure, en plein soleil.

Arté documentaire magritte.

Réalisateur : Henri de Gerlache
Producteurs : ALIZE PRODUCTION, ARTIC PRODUCTIONS

Woody Allen, “Interiors” 1978

Maman?

c’est toi?

Tu ne devrais pas être ici, pas ce soir.

Je vais te ramener à la maison, tu as l’air si bizarre, si fatiguée. C’est comme si nous étions ensemble dans un rêve . Je t’en prie n’aies pas l’air si triste. ça me donne tellement mauvaise conscience. Je suis rongée de mauvaise conscience, quelle amertume,  parce que , je t’aime tant.

Et toi, tu n’as que du dédain envers moi. Quand j’ai mauvaise conscience.

Je pense que tu es vraiment trop parfaite pour vivre en ce monde, avec toutes ces pièces joliment meublées, ces intérieurs soigneusement agencés où tou t est pesé. Nulle part où pouvaient se loger des vrais sentiments.

Aucuns!
Entre aucuns d’entre-nous, sauf pour Rénata qui ne t’as jamais fait l’aumône d’un regard.

Tu la met sur un pied d’estalle, tu vénère le talent, mais qu’en est-il de ceux d’entre nous qui ne peuvent pas créer?; Que devons nous faire, moi, que dois-je faire? qui suis submergée par le sentiment de vivre?
Comment exprimer ça?
Je ressens une telle rage envers toi.
Vraiment maman, ne le vois pas tu pas?  Tu n’es pas qu’une malade, ce serait trop facile.
En réalité, tu as fait preuve de perversité, d’une véritable préméditation par beaucoup de choses  que tu as faite, au cœur d’un inconscient malade, il y a un esprit malade.
Je t’aime. et nous n’avons pas d’autres possibilités que de nous pardonner.
– Vous parlez à quelqu’un?
Oui, je
J’avais cru entendre des voix, oui
quoi?
Oui
vous avez dis maman j’ai dis oui.

Stig Dagermann « notre besoin…. »

Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n’est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits, c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas. (Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout à coup le défi effroyable que l’éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n’est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure – et quelle misérable consolation, qui n’enrichit que les Suisses ! Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m’entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l’eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang.)
Que devient alors le sentiment humain de sécurité si ce n’est une consolation pour le fait que la mort est ce qu’il y a de plus proche de la vie – et quelle misérable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu’elle veut nous faire oublier !


Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l’oubli.

Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.


Et Ma vie n’est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j’aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n’est pas l’étalon qui convient à la vie. Au fond, le temps est un instrument de mesure sans valeur car il n’atteint que les ouvrages avancés de ma vie
… Selon moi, une sorte de liberté est perdue pour toujours ou pour longtemps. C’est la liberté qui vient de la capacité de posséder son propre élément. Le poisson possède le sien, de même que l’oiseau et que l’animal terrestre. Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?
… . Mais ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n’aurai plus que le silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant. Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre.

Birago Diop “Souffles”

Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.
Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres

La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,

Les Morts ne sont pas morts.
Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.
Il redit chaque jour le Pacte,

Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.
Des Souffles qui demeurent
Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,
Des Souffles plus forts qui ont pris
Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
Des Morts qui ne sont pas partis,
Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.
Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

Birago Diop

Guillaume Apollinaire “La maison des morts”

S’étendant sur les côtes du cimetière
La maison des morts l’encadrait comme un cloître
À l’intérieur de ses vitrines
Pareilles à celles des boutiques de modes
Au lieu de sourire debout
Les mannequins grimaçaient pour l’éternité
Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours
J’étais entré pour la première fois et par hasard
Dans ce cimetière presque désert
Et je claquais des dents
Devant toute cette bourgeoisie
Exposée et vêtue le mieux possible
En attendant la sépulture
Soudain
Rapide comme ma mémoire
Les yeux se rallumèrent
De cellule vitrée en cellule vitrée
Le ciel se peupla d’une apocalypse
Vivace
Et la terre plate à l’infini
Comme avant Galilée
Se couvrit de mille mythologies immobiles
Un ange en diamant brisa toutes les vitrines
Et les morts m’accostèrent
Avec des mines de l’autre monde
Mais leur visage et leurs attitudes
Devinrent bientôt moins funèbres
Le ciel et la terre perdirent
Leur aspect fantasmagorique
Les morts se réjouissaient
De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière
Ils riaient de leur ombre et l’observaient
Comme si véritablement
C’eût été leur vie passée
Alors je les dénombrai
Ils étaient quarante-neuf hommes
Femmes et enfants
Qui embellissaient à vue d’œil
Et me regardaient maintenant
Avec tant de cordialité
Tant de tendresse même
Que les prenant en amitié
Tout à coup
Je les invitai à une promenade
Loin des arcades de leur maison
Et tous bras dessus bras dessous
Fredonnant des airs militaires
Oui tous vos péchés sont absous
Nous quittâmes le cimetière
Nous traversâmes la ville
Et rencontrions souvent
Des parents des amis qui se joignaient
À la petite troupe des morts récents
Tous étaient si gais
Si charmants si bien portants
Que bien malin qui aurait pu
Distinguer les morts des vivants
Puis dans la campagne
On s’éparpilla
Deux chevau-légers nous joignirent
On leur fit fête
Ils coupèrent du bois de viorne
Et de sureau
Dont ils firent des sifflets
Qu’ils distribuèrent aux enfants
Plus tard dans un bal champêtre
Les couples mains sur les épaules
Dansèrent au son aigre des cithares
Ils n’avaient pas oublié la danse
Ces morts et ces mortes
On buvait aussi
Et de temps à autre une cloche
Annonçait qu’un nouveau tonneau
Allait être mis en perce
Une morte assise sur un banc
Près d’un buisson d’épine-vinette
Laissait un étudiant
Agenouillé à ses pieds
Lui parler de fiançailles
Je vous attendrai
Dix ans ans vingt ans s’il le faut
Votre volonté sera la mienne
Je vous attendrai
Toute votre vie
Répondait la morte
Des enfants
De ce monde ou bien de l’autre
Chantaient de ces rondes
Aux paroles absurdes et lyriques
Qui sans doute sont les restes
Des plus anciens monuments poétiques
De l’humanité
L’étudiant passa une bague
À l’annulaire de la jeune morte
Voici le gage de mon amour
De nos fiançailles
Ni le temps ni l’absence
Ne nous feront oublier nos promesses
Et un jour nous aurons une belle noce
Des touffes de myrte
À nos vêtements et dans vos cheveux
Un beau sermon à l’église
De longs discours après le banquet
Et de la musique
De la musique
Nos enfants
Dit la fiancée
Seront plus beaux plus beaux encore

Hélas ! la bague était brisée
Que s’ils étaient d’argent ou d’or
D’émeraude ou de diamant
Seront plus clairs plus clairs encore
Que les astres du firmament
Que la lumière de l’aurore
Que vos regards mon fiancé
Auront meilleure odeur encore
Hélas ! la bague était brisée
Que le lilas qui vient d’éclore
Que le thym la rose ou qu’un brin
De lavande ou de romarin
Les musiciens s’en étant allés
Nous continuâmes la promenade
Au bord d’un lac
On s’amusa à faire des ricochets
Avec des cailloux plats
Sur l’eau qui dansait à peine
Des barques étaient amarrées
Dans un havre
On les détacha
Après que toute la troupe se fut embarquée
Et quelques morts ramaient
Avec autant de vigueur que les vivants
À l’avant du bateau que je gouvernais
Un mort parlait avec une jeune femme
Vêtue d’une robe jaune
D’un corsage noir
Avec des rubans bleus et d’un chapeau gris
Orné d’une seule petite plume défrisée
Je vous aime
Disait-il
Comme le pigeon aime la colombe
Comme l’insecte nocturne
Aime la lumière
Trop tard
Répondait la vivante
Repoussez repoussez cet amour défendu
Je suis mariée
Voyez l’anneau qui brille
Mes mains tremblent
Je pleure et je voudrais mourir
Les barques étaient arrivées
À un endroit où les chevau-légers
Savaient qu’un écho répondait de la rive
On ne se lassait point de l’interroger
Il y eut des questions si extravagantes
Et des réponses tellement pleines d’à-propos
Que c’était à mourir de rire
Et le mort disait à la vivante
Nous serions si heureux ensemble
Sur nous l’eau se refermera
Mais vous pleurez et vos mains tremblent
Aucun de nous ne reviendra
On reprit terre et ce fut le retour
Les amoureux s’entr’aimaient
Et par couples aux belles bouches
Marchaient à distances inégales
Les morts avaient choisi les vivantes
Et les vivants
Des mortes
Un genévrier parfois
Faisait l’effet d’un fantôme
Les enfants déchiraient l’air
En soufflant les joues creuses
Dans leurs sifflets de viorne
Ou de sureau
Tandis que les militaires
Chantaient des tyroliennes
En se répondant comme on le fait
Dans la montagne
Dans la ville
Notre troupe diminua peu à peu
On se disait
Au revoir
À demain
À bientôt
Beaucoup entraient dans les brasseries
Quelques-uns nous quittèrent
Devant une boucherie canine
Pour y acheter leur repas du soir
Bientôt je restai seul avec ces morts
Qui s’en allaient tout droit
Au cimetière

Sous les Arcades
Je les reconnus
Couchés
Immobiles
Et bien vêtus
Attendant la sépulture derrière les vitrines
Ils ne se doutaient pas
De ce qui s’était passé
Mais les vivants en gardaient le souvenir
C’était un bonheur inespéré
Et si certain
Qu’ils ne craignaient point de le perdre
Ils vivaient si noblement
Que ceux qui la veille encore
Les regardaient comme leurs égaux
Ou même quelque chose de moins
Admiraient maintenant
Leur puissance leur richesse et leur génie
Car y a-t-il rien qui vous élève
Comme d’avoir aimé un mort ou une morte
On devient si pur qu’on en arrive
Dans les glaciers de la mémoire
À se confondre avec le souvenir
On est fortifié pour la vie
Et l’on n’a plus besoin de personne.
Guillaume Apollinaire.

Emily Dickinson

Ce monde n’est pas conclusion

Un ordre existe au-delà –

Invisible, comme la musique –

Mais réel, comme le son

Il attire, et il égare –

Emily Dickinson